« 27 novembre 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16357, f. 99-100], transcr. Yves Debroise, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6004, page consultée le 03 mai 2026.
27 novembre [1844], mercredi soir, 5 h. ¾
C’est déjà fini, mon pauvre amour ! Comme le bonheur passe vite et comme il vient
lentement. J’en sais quelque chose moi qui attends une heure de bonheur des mois
entiers. Quoi qu’il en soit je ne suis pas ingrate envers le bonheur passé et je
n’oublierai jamais celui de cette douce nuit quand bien même
je devrais vivre cent mille ans et coucher avec toi tous les jours. Voilà comme je
suis. Depuis que tu m’as quittée mon Toto je suis dans les horreurs d’un savonnage
et
quoiquea ce ne soit pas moi qui
savonne j’ai été forcée de faire mon ménage pour laisser le
temps à Suzanne d’achever son gâchis avant le dîner. Tout est fait maintenant, tu
peux
venir, je suis sous les armes et personne ne se douterait que je pataugeais tout à
l’heure dans la poussière et dans l’eau.
À propos, mon petit bien-aimé, je suis
furieuse contre ce hideux brouillard qui m’a empêchée de te voir jusqu’au bout de
la
rue. Moi qui te vois si peu je tiens à tous ces petits moments auxquels personne ne
ferait attention et je te verrais toute la journée que j’y tiendrais tout autant.
J’espère cependant que ce méchant brouillard se sera dissipé et que cela ne
t’empêchera pas de venir tout à l’heure ? Mais je crois qu’il serait imprudent à toi
d’errer par ce temps de casse-cou : outre les accidents inévitables, il y a la chance
des voleurs qu’il est inutile de tenter. Quand tu liras ce gribouillis mes
recommandations seront tout à fait hors de saison. C’est à quoi je ne pense jamais
quand je te grifouille mes stupidités. Si tu viens tout à l’heure je te prierai de
ne
pas marcher ce soir si ce n’est pour venir de chez toi chez moi. En attendant je
t’aime, je pense à toi, je suis heureuse je te désire et je t’adore.
Et ma
chaîne ? Je veux veux ma chaîne, rendez-moi ma chaîne tout de suite tout de suite.
Apportez-la-moi incontinent ou je vais la chercher moi-même. Je tiens à avoir les
signes extérieurs de mon esclavage. Ma chaîne ! Ma chaîne ! Ma chaîne !1
Juliette
1 Cette chaîne, Juliette ne cesse de la réclamer sur tous les tons depuis plusieurs jours jusqu’à ce qu’elle écrive enfin le 28 novembre au soir : « Je me suis déjà parée, sinon emparée de votre chaîne. J’y ai suspendu votre ravissant petit médaillon qui fait très bien à mon cou. »
a « quoi que ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
